Et POF, dans le mille !
Par Ruthy Azzopardi
Lors de mes études en art-thérapie, il m’a été rappelé que l’artiste n’est pas un créateur mais un compositeur.
Certes nous nous complaisons à appeler nos oeuvres, des créations, car elles semblent avoir pris naissance au creux de nos mains, du bout de nos doigts ; mais ne font-elles pas appel à quelques concepts déjà vus ? N’avons-nous pas utilisé un ou plusieurs matériaux déjà existants ? Est-ce la transformation ou l’assemblage de formes et d’objets, ou encore le résultat de l’expiration de nos schémas intérieurs influencés par nos mémoires profondes ?
Bien évidemment. C’est du déjà vu, du revisité, du upcyclé. Alors, puisque l’on ne peut rivaliser avec le créateur suprême et oublier bien vite l’idée d’un tel statut, où peut-on se positionner dans cette équation artistique ?
Le compositeur assemble ; parfois, il invente de nouvelles oeuvres. C’est ainsi que l’artiste passe du statut de compositeur-assembleur à celui d’inventeur. L’artiste serait-il parfois inventeur ?
Selon le dictionnaire Le Larousse, inventer c’est réaliser quelque chose de nouveau, à quoi personne n’a pensé auparavant, que personne n'a fait.
L’invention jaillit de l’imagination, une composition à dessein. Nous y sommes !
Mais dans quelle mesure et sous quelles conditions sommes-nous des inventeurs ?
Je vous partage ici un exemple très parlant découvert à l’occasion d’un MOOC sur l’art moderne et contemporain, à l’école du Centre Pompidou, celui des POF de Fabrice Hyber, artiste plasticien et inventeur.
« Inventer, c’est savoir mettre les choses ensemble, pour que cela donne autre chose. (…) Peut-être que si on n’est pas inventeur, on ne peut pas être artiste » propose l’artiste. Il nous rassure toutefois en affirmant que « tout le monde a une part d’inventivité ».
La classe ! Quelle phrase enthousiaste et positive ! En fait, selon lui, tout organe vivant est inventeur en permanence.
Il invente son premier POF en 1991.
Mais qu’est-ce qu’un POF ? Un POF ou Prototype d’Objet en Fonctionnement est un objet inventé qui ouvre une multitude de possibilités à la personne qui se trouve en face de ce dernier.
Il étaye sa définition en disant que « c’est mettre en place toutes les possibilités de fonctionnement de nos comportements au quotidien ».
Nous ne parlons pas ici de composer ou d’assembler plusieurs objets à la mode de Marcel Duchamp (ready made) pour ensuite lui donner définitivement le statut d’oeuvre d’art.
Non, il s’agit ici d’un questionnement sur le fonctionnement expérimental d’un objet et les éventuelles évolutions ou détournements que l’on pourrait donner à celui-ci, lui offrant ainsi une ouverture vers un autre usage.
L’objet n’est pas forcément utile ou inutile mais déclencheur de pensées « créatrices » (oups, le mot divinement tentant), activeur de comportements écologiques et durables.
Amateur de mathématiques décalées, l’inventeur du Ballon carré et de L’escalier sans fin, Fabrice Hyber est convaincu qu’« il faut toujours avoir l’esprit ouvert et en accord avec toutes les possibilités du monde pour être inventeur. »
Passionné par le biotope, il est l’illustrateur de l’ouvrage Le monde invisible du vivant, de la scientifique Pascale Cossart, plongeon dans le monde des microbes. L’auteure pose 73 questions et y apporte sa réponse simple et illustrée par les dessins et aquarelles de Fabrice Hyber.
Toujours sur le thème du végétal, il est un passionné de forêt. Elle est sa source d’inspiration ; c’est ainsi, qu’il a semé 100 000 arbres (de différentes essences) sur 70 hectares, il y a plus de 20 ans, en Vendée. Vous trouverez dans cet article de mai 2018, de Claire Haubry pour Ouest France, un très beau portrait de l’artiste.
Lors de ses nombreuses expositions, il souhaite voir le visiteur comme un acteur ; ses POF, au nombre de 160, proposent au visiteur des alternatives à la simple contemplation. Ce sont pour la plupart, des objets d’art à regarder et à tester. Il aborde le jeu, la sensualité, les costumes et prothèses, l’ameublement, les végétaux, etc.
Illustrons avec le POF n° 102 intitulé Libérez les bonsaïs. « On te donne un bonsaï, tu ne sais pas quoi en faire, c’est un peu emmerdant…La première fois, je l’ai sorti du pot et je l’ai mis dans la terre. Et ça pousse. » Libérez les bonsaïs donne la possibilité d’une autre vie à l’arbre : plus de tabou. Au-delà du végétal, c’est un comportement. Ainsi, trois plantations de bonsaïs ont vu le jour à Vienne, à Tokyo et en Vendée.
Autre exemple, son premier POF est un tapis à toucher : il s’agit de silicone moulé dans des alvéoles d’abeilles, et qui fait 2 m2, la surface de peau d’un être humain. Massage de pieds très tendre assuré !
Je vous laisse découvrir son riche univers dans ce document en ligne.:
Vous l’avez compris, Fabrice Hyber aime les connexions entre la nature, les objets et l’être humain, pour en explorer toutes les possibilités.
« Ce qui m’intéresse toujours c’est d’imaginer que les choses soient toujours différentes. C’est pour ça que ça m’intéresse autant de travailler avec des scientifiques, qu’avec des économistes, qu’avec…tout. Tu vois, c’est ça qui est bien. », avoue-t-il.
Je ne sais pas vous, mais cela m’a donné des envies de POF !
Alors, j’en ai inventé deux : l’absorbeur de troubles et l’habit de douche.
Et vous, quel POF allez-vous réaliser ?
« Absorbeur de troubles ». POF n° 1
Base : fil de métal façonné pour symboliser l’infini et l’ADN. Composition : corde, bois, fils de métal, coton. Ajout d’une perle métallisée et verre de Murano.
Utilisation : en suspension libre.
Le coton, matériau absorbant, doux et isolant peut être remplacé par d’autres matériaux colorés, imperméables, odorants, transparents, des objets lumineux, etc, suivant l’humeur.

« Habit de douche » – POF n° 2
POF Habit de douche. Inventé pour mon fils hypersensible au toucher. Avec ses 16 éponges intégrées entre deux débardeurs, la friction/pression sur le corps en l’enfilant remplira son office.



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